Rites et rituels

Publié le par Chai

Revenons sur la notion de rite de passage tel que l’a décrit Arnold van Gennep[1] et qui reste toujours d'actualité. En effet tout processus initiatique repose sur le passage d’un état à un état supérieur de l’être (ou du moins à un état supérieur de conscience). C’est très précisément ce type de définition que donnent les ethnologues des rites de passage : rites qui accompagnent chaque changement de lieu, d’état, de position sociale, d’âge.

Mais c’est surtout à Arnold van Gennep que revient le mérite d’avoir mis en lumière les trois phases de ces rituels de cérémonies de passage humaines :

- le préliminaire ou séparation de l’individu du groupe, du « monde ancien » auquel il appartenait ;

- le liminaire (du latin limen, seuil) ou phase de mise à l’épreuve avec les rites de marge qui souvent confrontent l’impétrant avec sa propre mort ;

- le post liminaire ou intégration de l’individu au niveau groupe, au « nouveau monde ».

 

Victor Turner a repris les thèses de van Gennep et analysé plus spécifiquement la phase liminale qu’il nomme aussi communitas[2]. L’impétrant y est à la fois hors du temps et dans le temps, hors de l’espace et dans l’espace sacré. Il n’a plus de statut, ce dont témoigne sa vêture. Il obéit passivement de façon passive aux initiateurs. Son état se rapproche de celui de la mort. Turner parle de corps chancelant, d’instabilité. Le liminaire ou communitas qui est au centre de tout rite de passage se traduit en pratique par une mort, mort symbolique, suivie d’une renaissance ou d’une résurrection dans un état supérieur d’être au stade post liminaire, stade d'intégration au groupe : l'impétrant est à la fois acteur et victime de la mise à mort. Simultanément le cadre est littéralement profané, désorienté. Il y a donc désagrégation aussi bien de l'individu que de son cadre d’action. La renaissance, ou la réincarnation, va permettre la réorientation, la resacralisation.

On comprend alors pourquoi dans le préliminaire, on doit parler non pas de mort et de renaissance mais de l'annonce de cette mort ; avec la mise à l'écart vient la vision anticipatrice de ce qui attend l'impétrant. Il en est de même de la scène du parjure, prémonitoire de ce qui guette le mauvais sujet qui sommeille en chacun de nous.

 

Après l’annonce de la mort prochaine durant les préliminaires, la mort symbolique constitue le liminaire, la renaissance formant le post liminaire ou agrégation à un nouveau « milieu ». Il n’y aurait en fait qu’une seule cérémonie initiatique répartie en trois temps.

 

Selon Denis Jeffrey, il y a création spontanée de « rites sauvages » car toute société a besoin de rituels d’intégration de nouveaux membres et ceux-ci obéissent à des règles universelles : parodie de mort et de résurrection. Thierry Goguel d’Allondans[3], se fondant sur les travaux de van Gennep, de Mircea Elliade et de Victor Turner, insiste sur les jeux d’opposition de ces rites : mort / naissance, agrégation / désagrégation, sacralisation / désacralisation. L’impétrant est agrégé au monde ancien ; le préliminaire est la sacralisation annonçant la mort symbolique; le liminaire est marqué par une désagrégation et une marginalisation ; et le post liminaire par une renaissance symbolique et une désacralisation marquant le retour au profane rénové, à un quotidien qui ne sera plus exactement le même. Denis Jeffrey[4] s’est penché particulièrement sur l’ordalie ou jugement de Dieu employé naguère pour les épreuves mettant en jeu la vie du prévenu et reprise dans certaines groupes sociaux où l’on sélectionne celui qui s’approche le plus de la mort (célèbre passage de La Fureur de vivre où le personnage interprété par James Dean saute le plus tard possible de la voiture qui va tomber dans un ravin) et tristement adoptée aujourd’hui par les jeunes qui se couchent sur les voies ferrées et attendent l’ultime moment pour s’écarter. Véritable jeu de vie et de mort, de roulette russe.

 

Dépassant l’idée de la « génération spontanée » décrite par Jeffrey, des sociologues[5] expliquent l’émergence de certains rites comme le résultat d’une construction voulue et parfaitement préméditée. Ce serait admettre que de « savants docteurs » auraient écrit le « scénario » de certains mythes et légendes, en les suggérant comme base de rituels sociaux.. Pourquoi pas ? Bien sûr il s'agit là d'une thèse qui n'explique pas tout, en particulier il faudrait comprendre pourquoi a été choisi tel personnage pour incarner dans les rituels mort et résurrection.



[1] Arnold van Gennep : Les rites de passage Étude systématique des rites, Emile Nourry, 1908. Reprint de l’édition de 1909 augmentée en 1969, Mouton and Co et Maison des Sciences de l’home, A. J. Picard, Paris 1981.

[2] Victor W. Turner : The Ritual Process. Structure and Anti-Structure, Adline, Chicago1969, traduction française Le phénomène rituel. Structure et contre-structure, PUF, Paris, 1990.

[3] Goguel d’Allondans : Rites de passage, rites d’initiation. Lecture d’Arnold van Gennep, Les Presses de l’Université Laval, Laval 2002.

[4] Denis Jeffrey : Approches symboliques de la mort et ritualités, in Rites de passage : d'ailleurs, ici, pour ailleurs, 87-95, sous la direction de Goguel d’Allondans, Ramonville-Saint-Ange, ERES 1994 et Coll. Pratiques sociales transversales, Paris 1994.

[5] Plusieurs chercheurs de l’Université de Laval au Québec se sont penchés sur les « rites sauvages » contemporains comme Denis Jeffrey ( Rituels sauvages et rituels domestiqués, in Religiologiques, [Rituels sauvages], n° 16, Montréal, 1997) ou Goguel d’Allondans (Rites de passage, rites d’initiation. Lecture d’Arnold van Gennep, Les Presses de l’Université Laval, Laval 2002) qui insiste sur les personnes « marginales », en errance qu’il faut savoir intégrer. Les rites de passage et la formation ont des points communs : la structuration individuelle, la quête de soi, la reconnaissance des autres, le développement des savoir et in fine de la Connaissance, c’est-à-dire la compréhension et donc l’acceptation de la mort et de la souffrance. Bien d’autres sociologues contemporains abondent dans ce sens Citons encore Denis Jeffrey qui écrit dans Ritualités contemporaines (erudit.org/livres/larouj/2001) : « Le thème de la privatisation du rite hante la théologie sacramentelle ». Ce sujet est suffisamment sérieux pour mériter, en 1996, un numéro de la jeune revue Théologiques. En liminaire, Guy Lapointe, déjà connu pour ses nombreux travaux portant sur la ritualité sacramentelle, soutient que « [l]es rituels résistent et persistent sous de multiples et déroutantes recompositions de leurs mises en scène à mesure de l'évolution des sociétés et des systèmes religieux » (Lapointe : Les rites : céder en résistant. In Théologiques, 4, 1.1996, p. 6). Le thème choisi, « Céder en résistant », annonce à la fois un programme de recherche et une préoccupation : peut-on encore parler de nouveaux rites, où s'entremêlent sacré et profane, comme de rites religieux ? Quel sens attribuer, notamment, à la sécularisation des rites ? (Raymond Lemieux : Rite et sécularité : la mise en scène des défis du sens. in Théologiques, 4, 1., 1996) » : aujourd’hui comme hier le rite a donc une fonction irremplaçable dans la construction de soi comme dans celle de toute société. Les rites ne meurent pas, ils se transforment… et leurs structures restent les mêmes !

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Publié dans Philo-Ecriture

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