Solenn Colleter

Publié le par Chai

Coup de coeur pour cet auteur  :

-"je suis morte et je n'ai rien appris"

On est pris aux tripes par ce récit qui reste ancré dans la mémoire

Solenn Colléter, 32 ans, ingénieure spécialiste de la sécurité aérienne. : Ouest-France

Dans un roman, l'ingénieure d'Airbus-Toulouse, décrit et dénonce l'enfer qu'elle a subi, dans l'une des plus prestigieuses écoles françaises.

Solenn Colléter, petit gabarit mais tonique, « têtue et obstinée comme une Bretonne ». Ses parents sont de Plougasnou, près de Morlaix. Elle reçoit « une éducation catholique» qu'elle vit bien. À 17 ans, elle intègre près de Paris un établissement privé, prisé pour ses Classes préparatoires (dites Prépa) aux grandes écoles. Elle ne savait pas pour le bizutage. « Je m'attendais à des journées d'intégration mais pas à une semaine d'enfer. »

 

L'enfer, c'est bien ce qu'elle décrit dans son nouveau roman Je suis morte et je n'ai rien appris. Huit jours à ramper dans des fossés comblés d'immondices - « poissons avariés, viscères d'animaux » -, à subir les humilitations des aînés, déguisés en néonazis, treillis militaires, crânes rasés passés au charbon, battes de base-ball. L'objectif caché est simple: « Harceler jusqu'à faire craquer les nouveaux. » L'objectif avoué est fallacieux: « Souder le groupe, apprendre la solidarité ». Pour le moins contradictoire... « Le bizutage n'est rien d'autre qu'une manipulation, un viol de personnalité, insiste-t-elle. A la fin, les grandes gueules, les leaders s'étaient affirmés; les timides s'étaient recroquevillés. Ce rite se contente de repérer les hiérarques de demain. »

 

Pourquoi ne s'est-elle pas rebellée, elle, la forte tête? « La peur tout simplement. Alors vous vous taisez et vous avez honte de vous, honte d'avoir osé penser: attaquez mon voisin plutôt que moi. » Outre les bleus, les entorses, les larmes « et un tympan crevé » que Solenn Colléter a pû observer, d'autres aspects l'ont révoltée. La référence à la tradition, l'impossibilité de téléphoner à l'extérieur, la complicité de la direction et l'extrême perversité de ce rite bien préparé. « À la fin, les bizuteurs relâchent la pression, organisent des épreuves censées être plus ludiques. Ils finissent par te faire croire que tu étais consentante, qu'ils te fabriquent des bons souvenirs. »

 

Aude Warciag, collègue de Prépa de Solenn Colléter, a été la première à avoir brisé la loi du silence en 1995. Pour autant, même après la loi de 1998 qui a officiellement promu le bizutage au rang de délit, ce dernier perdure dans de nombreuses grandes écoles. Il s'appelle autrement, - intégration ou initation - mais l'humiliation reste. « C'est autre chose que des gosses de riches qui se balancent des oeufs », assure l'ingénieure. Et le premier qui s'y oppose est considéré comme un élément gênant. C'est ce qui est arrivé à un professeur de mathématiques en 2006. Il a osé porter plainte au commissariat et a été muté d'autorité.

 

Le comité national contre le bizutage (contrelebizutage.free.fr), réuni aujourd'hui à Paris, s'élève contre cette tradition. Il a invité le gouvernement à la table des discussions. Valérie Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche a décliné. Ironie et coïncidence: elle a fait la même Prépa que Solenn Colléter. Louis Gallois, son patron à Airbus, aussi !

 

Christelle GUIBERT.

 

Je suis morte et je n'ai rien appris, Albin Michel, 360 pages,19,50 €. Dans ce roman à intrigue, le meurtre sort de l'imagination de l'auteur, tout le reste est véridique.


Les mots de Solenn Colleter à propos de son roman :
Je suis morte et je n’ai rien appris ne raconte pas le bizutage, il n’en est pas une dénonciation aveugle et manichéenne, auquel cas, c’est vrai, il deviendrait obsolète le jour où ces pratiques disparaîtraient enfin. Non, ce que mon roman veut montrer, au contraire, c’est l’être humain dans ce qu’il a, malheureusement, d’universel et d’intemporel. Le bizutage est là comme métaphore, pour montrer la facilité avec laquelle on devient un sous-homme ou un bourreau, les petits courages et les grandes lâchetés qui président au choix du camp auquel on appartiendra, les techniques de torture, elles aussi universelles (les tortures perpétrées dans les prisons irakiennes par les soldats d’américains étaient étonnamment semblables aux bizutages subis dans leurs écoles militaires, telles West Point), toutes les techniques de manipulation mentale qui permettent à des gosses de 18 ans d’orchestrer l’amnésie de leurs victimes et le syndrôme de Stockholm… Mon roman se veut pernicieux, il n’utilise le bizutage que pour démontrer que ce qui nous fait tant peur chez les autres, les totalitarismes, les guerres, les purifications ethniques, nous en avons aussi les ingrédients à la maison, ici et aujourd’hui. Et, curieusement, ceux qui en usent sont principalement les élites dirigeantes de notre pays.


-Lettres de sang sur la côte sauvage : un polar ayant pour cadre la Bretagne, avec des personnages attachants, une intrigue précise et surprenante!



Dans ses ouvrages, le style est enlevé, l'intrigue très fine et bien ficelée, la psychologie des personnages donne à réfléchir sur notre condition d'être humain, sur la corde raide à laquelle on peut tous être confrontés, sur le basculement possible dans la terreur ou l'horreur : bravo!!!
Et c'est une scientifique qui sait lire et écrire, youpie!
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