Confessions d'une jeune fille : à voir

x bonnes raisons d'y foncer :
-le théatre et ses fauteuils de salon en cuir : super confort
-la prestation de Sara Forestier qui se met à nu au propre comme au figuré
-la mise en scène et l'interprétation qui montre combien ce texte de Proust est moderne
-la découverte de ce texte méconnu bourré de réflexions qui vous poursuivront longtemps
lesquelles?
"Cette absence qui est la plus... fidèle des présences"
"Elle écoute sans comprendre mais avec une bonté qui allège ma conscience"
"[Je sais reconnaître ces moments où elle m'exhorte à ne pas m'angoisse alors qu'elle-même ressent de l'angoisse]"
"Il est plus facile de garder sa chasteté que de la recouvrer, si je la recouvre je suis donc doublement vertueuse or on fait des reproches injustes [je ne suis plus suffisamement enjouée en société] [mais malgré je garde en moi la joie]
"A quiconque qui a perdu ce qu'on ne retrouve jamais, jamais"
Au départ, ce n’était pourtant pas évident. Même si cette jeune actrice est remarquable et remarquée : au cinéma dans l’Esquive d’Abdellatif Kechiche (4 césars en 2005, dont celui du meilleur espoir féminin pour Sara Forestier), au théâtre dans l’Autre de Florian Zeller (oui, c’était elle !). Reste la question du texte. Après tout, si Proust avait écrit pour le théâtre, ça se saurait. Quant à Patrick Mille, c’est sa première mise en scène, alors… Alors, même pas une heure plus tard, on est fixé : on sort éberlué. Maintenant, on sait qu’à eux trois (Proust avait 23 ans quand il a écrit cette pure merveille), ces jeunes prodiges viennent de réussir l’un des spectacles les plus forts de cette rentrée.
Que raconte cette nouvelle extraite du recueil les Plaisirs et les Jours du grand Marcel, alors petit ? Après avoir tenté de se suicider, une jeune fille, désormais entre la vie et la mort, nous fait sa « confession ». Elle éprouvait pour sa mère une passion si maladive que celle-ci pensa l’apaiser en s’éloignant. Ainsi vécurent-elles séparées, l’une à Paris, l’autre à la campagne. Là, livrée à elle-même, la jeune fille joua avec le feu. Bientôt, elle fut à qui la voulut. Plus tard, sa mère, « à qui il fallait éviter tout ennui », cardiaque et ignorant tout, revint pour la fiancer à un garçon qu’elle lui avait choisi. Mais elle surprit une expression sur le visage de sa fille qui lui fit tout comprendre, en eut une attaque et mourut. Sa fille se tira aussitôt une balle dans le cœur.
Pieds nus, en jean, vêtue d’un tricot, dont elle fait un usage extraordinaire (que je vous laisse découvrir), Sara Forestier est pendant cinquante-cinq minutes cette jeune fille d’hier et de toujours. Une écorchée vive, qui vit une tragédie. C’est l’autre révélation, et elle est de taille : notre grand romancier a écrit, sans le savoir donc un exceptionnel monologue. Je sais qu’on vous a souvent fait le coup, mais cette fois il faut me croire. Pas une seconde l’intensité dramatique ne faiblit. Non, vous ne rêvez pas : c’est bien du Proust et du théâtre. J’ajouterai : du meilleur !
Tellement que parfois on dirait un certain Molière. Le libertin qui, chez lui aussi, rôde sous cape. Il y a en effet du dom Juan dans cette Lolita qui joue les provocatrices, revendique sa scélératesse avec la jubilation éhontée de ceux qui se savent au-dessus des lois et enragent de leur impunité. « Alors que je commettais envers ma mère le plus grand des crimes, on me trouvait… le modèle des filles ! », s’effare-t-elle. Un des grands moments de ce spectacle, qui en compte beaucoup.
Le fait est que, grâce à cette mère providentiellement malade du cœur, cette narratrice écartelée (et avec elle l’auteur) commet le crime parfait, avant d’en mourir elle-même. Ce n’est d’ailleurs pas la moindre qualité de cette œuvre étonnante que de mettre ainsi à nu, alors même qu’elle les travestit, les véritables mobiles de la passion selon Proust. « Au fond, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. », écrira-t-il plus tard.
Il fallait une actrice de tout premier ordre pour faire passer tous ces « niveaux de lecture » sans en faire un pensum. Sara Forestier y parvient avec une grâce déconcertante. On a l’impression qu’elle ne joue pas son histoire, mais qu’elle l’écrit, donc la revit, là, devant nous. J’ai dû voir ça cinq ou six fois dans ma vie de spectateur. C’est unique !
La mise en scène n’est pas en reste. Tout y est à la fois léger et profond. Comme cette trouvaille des danses de la jeune fille ! Cette pantomime désespérée pour dire le sexe et la tristesse. « It’s Hard to Get up (ou Old ?) » raille Mick Jagger. Ou, plus tard, terriblement drôles, ces grimaces excédées de Sara Forestier sur l’air de Carmen : « La fleur que tu m’as jetée… » (sic !). Comment dire mieux la rage, d’ailleurs partagée par Proust, qu’éprouve le (la) réprouvé (e) dans le secret de son âme devant le néant mondain ?
On a envie de citer presque chaque minute de cette Confession tant elle fourmille de trouvailles. Une qui reste gravée dans ma mémoire : cette main avec laquelle la jeune fille tape entre ses jambes sur la chaise où elle est assise : plus ou moins fort, plus ou moins vite, pendant l’acte. Du grand art. ¶
Olivier Pansieri
Les Trois Coups
Sara Forestier, l’interprète très « banlieue » du film d’Abdellatif Kechiche L’Esquive, l’actrice énigmatique de la pièce de Florian Zeller L’Autre, dans Marcel Proust ! La rencontre est surprenante, sauf pour qui en avait vu les prémisses au cours du festival Mises en capsules. Le texte n’est pas choisi dans la Recherche mais dans les nouvelles de Les Plaisirs et les Jours : La Confession d’une jeune fille où la narratrice, après une tentative de suicide, remémore l’expérience de l’amour qui l’a menée à vouloir disparaître de la terre. Œuvre étrange et magnifique où tout est masques et mises à nu, où la relation charnelle est assimilée au péché mais surtout à un sentiment de trahison vis-à-vis de la mère, à une frustration très douloureuse du côté de l’amour maternel. C’est Patrick Mille qui a eu l’idée de confier ce récit à la comédienne ; il fait, à cette occasion, sa première mise en scène, tout à fait aboutie. En chemise noire, en jeans, les cheveux libres, Sarah Forestier joue dans un espace nu. Il n’y a qu’une chaise. A la différence de tout acteur qui a joué Proust (comme l’excellent Serge Maggiani dans une adaptation de quelques chapitres de La Recherche par Charles Tordjman), l’actrice ne se situe pas exactement dans le respect de l’objet littéraire, ne cherche pas à occuper la fragile frontière entre l’écrit et le dit. Elle interprète, de façon intériorisée, mais elle ose. Elle ne se fige pas devant une écriture sacrée. Bien au contraire. Elle a des éclats, des exclamations. Elle danse sur un air des Rolling Stones. Elle se voile le visage en dévoilant ses seins. Elle varie sans cesse son jeu. Elle est surtout tourmentée. Elle se débat, se consume devant nous, autant racinienne que proustienne, aussi moderne qu’antique. Brûlante, brûlée, superbe.
La Confession d’une jeune fille de Marcel Proust, mise en scène de Patrick Mille, avec Sara Forestier, lumières de Gertrude Baillot, Ciné 13 Théâtre
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