Se retourner? (Orphée)
Ne flectat retro sua lumina, donec Avernas exierit valles.
Le dieu Hadès laisse repartir Orphée avec sa bien-aimée à la condition qu'elle le suive et qu'il ne se retournee ni qu'il lui parlee tant qu'ils ne seraient pas revenus tous deux dans le monde des vivants. Mais au moment de sortir des Enfers, Orphée, inquiet de son silence, ne peut s'empêcher de se retourner vers Eurydice et celle-ci lui est ravie définitivement.
Pourquoi ne devait-il pas regarder en arrière ?
Pourquoi le fallait-il ?
Les Enfers libérant Eurydice, ils pouvaient apparemment autoriser Orphée à se retourner vers eux. Ne les avait-il pas vus ? N'avait-il pas montré que la poésie va jusqu'à la connaissance du Royaume des morts ? De plus, la poésie est fille de Mémoire. Etre poète c'est se souvenir. Quand Orphée perd Eurydice par la vipère, il se souvient d'elle. Pourquoi ne faut-il pas se retourner vers les enfers ?
Le Maître des Morts n'interdit pas à Orphée de se retourner dans l’absolu. Il lui refuse de se retourner vers la mort dans la mort. Orphée pourra se retourner vers Eurydice, donc vers le monde des morts, lorsqu'il aura atteint, avec elle, la lumière, qu'ils seront tous les deux clairement en vie, et que se retourner vers Eurydice n'impliquera plus voir les enfers. Mais tant qu'il progresse sur les chemins d'Averne, et même jusqu'aux limites extrêmes de la lumière, il ne doit pas regarder en arrière. Ce regard porté depuis la mort à la mort serait un regard mortel. Ce ne serait pas un souvenir, une mémoire, mais une photographie en chambre obscure de l'obscur.
Orphée se retourne parce qu'il craint qu'Eurydice ne manque et parce qu'il est avide de voir. Cette crainte et cette avidité lui font oublier qu'il est encore dans la mort et qu'il ne doit pas s'abandonner au manque, s'il l'éprouve, et au désir de voir, s'il l'éprouve également, avant que ses yeux aient atteint les bords de la lumière, une fois que ses lumina seront in lumine. Là, peut-être, il pourra de nouveau regarder vers la mort, c'est-à-dire s'en souvenir.
Son avidité de voir et sa peur du manque sont encore dans la mort, dans le temps de la mort. Le désir de posséder et la peur de perdre dans la mort font la mort. La mémoire ne fait pas la mort puisqu'elle est au delà de la mort, plus loin que les marges de la haute terre.
Orphée aurait pu ruser. Il aurait pu ne pas se retourner vers Eurydice et satisfaire, au moins en partie, même dans la mort, à la peur qu'Eurydice manque. Il lui aurait suffi de dire une parole, par exemple, sans se retourner : Eurydice es-tu là ? Eurydice aurait pu répondre et ils auraient poursuivi leur route vers la lumière. Mais Orphée était tourmenté par le désir de voir, et il avait apparemment perdu confiance dans la parole. Il préférait le voir au verbe. Orphée, tenu par sa crainte et son désir, ne croyait plus à la poésie.
Croire à la poésie suppose croire à la parole. Cette parole qui permettrait, même dans la mort, sans se retourner, d'entendre la mort et de marcher vers la lumière avec son amour. Orphée, un moment, ne sait plus inventer la parole pour vivre le manque. Cette parole serait une parole dans la mort. Une parole exactement dans la nuit pour cheminer vers les rives du jour. Cette parole est peut-être impossible. Orphée lui-même n'a pas su l'inventer. Peut-être toute parole effective, comme celle que nous avons proposée, serait trop faible, ridicule, apparemment antipoétique. Peut-être dire seulement une parole semblerait indigne. Peut-être, tout simplement, la tentation du voir, si forte, fait mépriser la parole...
Orphée se retourne. Il voit et ce regard efface Eurydice. Ce regard porté depuis la mort à la mort détruit la poésie, l’espoir, l’espérance. Le Dieu des Morts s'est montré malin en posant son interdit. Il a senti qu'Orphée ne marcherait pas derrière Eurydice, ce qui lui aurait permis de la voir sans se retourner. Le poète - et mari - ne pouvait pas ne pas être premier dans le chemin vers la lumière. Il était incapable d'être second derrière sa femme, et il ne pouvait pas ne pas être soumis à la peur du manque et au désir de voir qui ramènerait Eurydice dans la mort. Il aurait fallu inventer une parole dans le chemin vers la lumière, une parole dans la mort, qui aurait porté absence de l'image, fait mémoire. Cette invention, Orphée ne l'a pas faite à ce moment là. Il n'a pas su être léger. Le Maître du royaume des morts a pu se venger de la poésie, qui l'avait un moment forcé à restituer Eurydice. Désormais, la poésie ne lui arrachera plus sa proie.
Le travail du poète est de créer les mots de Mémoire. Il n'est pas de céder dans la mort à la crainte du manque et à l'avidité du voir. Le poète n'est pas toujours photographe. Il n'est pas d'ignorer ce désir du voir, même dans la mort. Il n'est pas de se faire plus lourd, malgré la crise. Il n'est pas de fabriquer constamment des tombeaux ou des gloires. Il n'est pas, se retournant vers la femme, d'oublier la poésie, mais de surmonter cet oubli par l'exil chantant qui suscite les ombrages et la clairière amie.
Source de cette réflexion que je partage : http://www.lastree.net/log/2006/12/orphee_la_poesi.php