Le Travail
Le « travail » : travail opératif, travail sur soi, travail psychologique. « Labor amoria vincit improbus », un travail opiniâtre vient à bout de tout, cette phrase de Virgile est une de mes devises, c’est le droit d’être moi-même, le droit et le devoir de chercher le progrès, le droit d’avoir une place, de faire sa place.
Mais il nous faut aussi des encouragements, car le travail n’est pas forcément naturel. Il faut intégrer les outils de travail et puiser en soi la force pour travailler et choisir les outils appropriés. Car étymologiquement, le travail, c’est d’abord une activité douloureuse. Le mot « tripalus » correspondait en effet en latin populaire à une machine destinée à asservir les animaux de trait récalcitrants, le terme « tripaliare » signifiait torturer. La culture judéo-chrétienne véhicule cette même idée de sacrifice et de punition : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ».
Et si le travail permet de récolter des fruits, ce plaisir n’apparaît pas de prime abord ; en glorifiant le labeur, on incite le valeureux ouvrier à s’engager sur ce chemin et à dépasser l’amertume pour découvrir plus de douceur.
Au bureau comme dans la sphère privée, souligner le travail bien fait, donner des marques d’appréciation, encourager, c’est non seulement l’assurance d’une atmosphère plus douce mais aussi l’initiation d’un cercle vertueux vers des résultats de plus en plus satisfaisants.
C’est alors que le champ lexical du travail sort ainsi de la douleur pour rejoindre celui de l’ouvrage et par là même de l’action.
Alors travailler, c’est d’abord s’efforcer jusqu’à que les valeurs expérimentées par ce travail deviennent des habitudes. Travailler, c’est s’efforcer consciemment pour se construire inconsciemment, c’est synthétiser des matériaux, transcender les difficultés et en sortir grandi, c’est travailler, encore et encore, pour utiliser au mieux ces matériaux, en soi et dans le monde. Car c’est par l’interaction avec le monde qu’on oriente son travail, profitant des pistes ouvertes par les rencontres, tout en restant responsable de ses choix autant que de ses non-choix, de son travail ou le cas échéant de son inactivité. Mais il me semble que si une certaine passivité est parfois permise, l’inactivité est particulièrement inconfortable à la longue. Chacun est condamné à parler, à voyager, à s’impliquer. Condamné, non pas de manière coercitive, mais dans sa conscience ou sa volonté d’être libre au sens sartrien, condamné à être responsable et donc à travailler. Et bienheureux finalement de cette condamnation, tant les fruits seront bons à goûter…
Quelle motivation pour s’engager dans le travail?
Non, je ne travaille pas pour la récompense, non pas parce que travailler pour une récompense n’est pas noble mais parce que j’ignore quelle sera la récompense. Ni pour plaire, car j’aspire à l’autonomie et guette tout aspect qui m’apparaîtrait même légèrement dogmatique, prête à me rebeller, je revendique ma liberté et cherche, parfois longtemps, ma place. Est-ce que je travaille pour échapper à l’inconfort de l’inactivité ? pour oublier que je suis mise à nue, exposée, ballottée ? pour éviter de me réfugier dans un cocon protégé, dans le silence ou des conseils maternants ? pour me mettre en situation d’être poussée à agir, seule, sans protection, à faire mes propres expériences, mes propres erreurs, sans qu’on m’indique les embûches sur lesquelles rassembler particulièrement mes forces ? J’ai d’abord épuisé beaucoup d’énergie à (re)construire un nid douillet contre vents et marées, refusant de m’aventurer sur un chemin potentiellement chaotique, avant de me rendre compte, petit à petit, que ces forces il me valait mieux les employer à travailler sur les nouveaux chemins qui s’ouvraient devant moi.
Travailler parce qu’on n’a pas trouvé meilleure solution pour atténuer l’inconfort ? Hegel lui-même reconnaît comme une des fonctions du travail, le fait de libérer le sujet de l’angoisse de la mort. L’activité, au contraire de l’oisiveté, libère et ouvre, occupe et remplit, trace et laisse une trace, comme nous traçons par le travail en loge. Même l’éloge du « non-agir » par Lao-Tseu engage seulement à ne pas brûler les étapes mais ne prône pas l’inertie. Etre dans l’instant présent, sans attente ni jugement, accepter, c’est favoriser une action efficace en corollaire et non pas viser l’inaction. Se mettre au travail pour remblayer un vide existentiel n’est donc pas une motivation si anodine. Ensuite seulement viennent les premiers résultats et c’est alors que, par l’expérience, on vérifie le constat de Voltaire : « le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin ».
Comment, une fois commencé, le travail se déploie-t-il ?
Comment avoir la force morale, savoir gérer mes émotions, mes sens sur le chemin ? En toute rigueur, on nous enseigne de nous méfier de nos sens qui donnent une vision partielle et partiale du monde. Mais dans mon cas, je pense qu’il me faut au contraire plus les écouter et non les redouter. Avant de maîtriser mes sens, il me fallait les libérer de certaines pesanteurs. A les avoir trop maîtrisés, je les avais surtout mal maîtrisés. Des animaux notamment, de la spontanéité et l’instinct de l’abeille, du chat ou du mouton, j’ai appris une nouvelle relation aux sens que j’ai pu alors conjuguer dans mon travail.
Les voyages c'est travailler spontanément sans penser au travail, c'est la rencontre des autres et de leurs expériences, l’occasion de vivre plusieurs vies, de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et d’échanger (d’apprendre, d’aider, de donner, de recevoir, de coopérer).
Observer que le travail contient en lui-même la satisfaction, la trace, qu’il a alors une valeur propre, ne se limite pas à un objectif et ne s’évalue pas uniquement par l’obtention du résultat escompté, dont il est d’ailleurs souvent difficile d’avoir une idée claire. La recherche et non obligatoirement le résultat. Le travail se place au service de la vie, il est constitutif de l’être ; c’est le partage et l’échange de l’Amour, c’est bien sûr l’interaction avec la nature.
Avant de conclure, un petit mot sur comment gérer ensuite la poursuite du chemin
Avec ma boîte à outils mieux équipée et surtout plus de discernement dans le maniement de ces outils, l’effet boule de neige ou cercle vertueux me permet de poursuivre mes efforts, la confiance fournie par les premiers succès aide à surmonter les éventuels obstacles rencontrés sur le chemin. Et même si la réussite n’est pas tjs au rendez-vous, ce sont avant tout les efforts fournis qui comptent, le bilan du travail restant toujours positif car « Toute œuvre est enrichissante lorsque celui qui l’accomplit y met son ardeur, son amour et son espoir » : (travailler c’est se construire à travers les victoires et les difficultés)
Si ce thème s’est imposé à moi pour cet article, c’est que je crois fondamentalement qu’en transformant de l’énergie, en agissant, en travaillant, l’Homme se construit et se réalise lui-même. J’ai longtemps hésité sur la marche à suivre : travailler au progrès social et en corollaire me construire moi-même ou alternativement, travailler sur moi pour mieux être utile au progrès social, améliorer la société en s’améliorant soi-même (ce qui rejoindrait peut-être aussi la démarche bouddhiste )? Je penchais vers la proposition : d’abord travailler sur moi, mais j’ai maintenant la confiance nécessaire pour oser participer au progrès social sans attendre d’être parfaite. (Hegel, dans sa dialectique du maître et de l’esclave, le disait bien avant que j’en fasse l’expérience, mais il me fallait le vivre pour l’intégrer). Non pas travailler pour se maîtriser mais se maîtriser en travaillant. Expérimenter pour intégrer, réaliser pour extérioriser, partager : pour moi, il n’y a pas de meilleure définition du travail.
On reproche aux thérapies comportementales de ne pas se pencher sur les causes d’un mal-être. Je ne partage pas ce point de vue. Elles évoquent des exercices, des efforts, un travail qui donnent de nouvelles grilles de lecture et offrent au sujet la possibilité de voir différemment le monde et de s’y inscrire différemment. Comme le suggère également la pensée bouddhiste, pacifier ses états d’âme ne me semble pas venir d’un don, d’un déclic mais d’un apprentissage émotionnel et relationnel. Alors, par les multiples interactions qui sont devenues ou redevenues accessibles, on peut s’interroger sur le fond.
En conclusion, il me semble que tout travail est associé à un salaire même si ce salaire n’est pas toujours palpable au début du travail et si sa définition est multiple : le salaire peut être constitué par le produit du travail qui a une valeur objectivée mais le salaire peut se trouver dans le travail de construction lui-même en ce qu’il donne un sens à la vie. Nous ne travaillons pas seulement pour avoir mais pour être aussi : travailler pour avoir un statut social, donc pour exister, pour nouer des relations, des interactions et donc progresser encore. Travailler suppose un effort conscient et réfléchi, ce n’est pas seulement une souffrance, c’est aussi une action intelligente et sensible de l’homme vers la maîtrise et la spiritualisation de la matière, de SA matière !